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Popzone est un groupe Facebook consacrée à la musique pop avec comme point central Etienne Daho.

Severine Desrues, passionnée de la scène rennaise, a interviewé Pierre Corneau, Denis Bortek et Pascale Le Berre dans ce cadre et m'a permis de rediffuser cette interview sur mon site. Merci Severine !

 

Interview ✍️ De quelle couleur est la passion ? 
C’est l’un des albums les plus attendus de l’automne. Pascale Le Berre, claviériste et compositrice de Marc Seberg, puis du duo Philippe Pascale, en signe la réalisation.
De quelle couleur est la passion?, sorti le 17 octobre, emprunte son titre aux paroles de la chanson “Dans ses rêves”. Neuf morceaux emblématiques sont ici revisités par des figures de la scène rennaise, dont son chef de file Étienne Daho, mais aussi par des artistes issus des mouvements new wave et post-punk. L’album comprend également un inédit : "I Am a Book" du duo Philippe Pascal et Pascale Le Berre.

Nous publions plus bas l’interview qu’elle a accordée à Pop Zone. Commençons avec deux musiciens chevronnés qui ont accepté de répondre à nos questions :
Pierre Corneau, bassiste de Marc Seberg et Les Nus, compagnon de route de Dominic Sonic et Filip Chrétien, qui signe son grand retour avec KaS Product Reload.
Et Denis Bortek, fondateur de Jad Wio, artiste à la voix unique, marquée par de subtiles et exquises nuances. Chaque note de sa musique glam-rock compose un bouquet de fleurs de métal aux senteurs cosmiques.

 

Pierre Corneau

Pop Zone : Tu as rejoint Marc Seberg dès la formation du groupe, à la basse. Pendant dix ans, tu as été le compagnon de studio et de route de Philippe Pascal. Si les souvenirs de cette période avaient une teinte, quelle couleur leur donnerais-tu ?
Pierre Corneau : Pour être précis ce ne sera pas une, mais deux couleurs. J'ai presque envie de paraphraser l'iconique Jeanne Mas avec sa célèbre chanson. Une sacrément bonne chanson selon moi. Donc oui, du rouge pour le feu, la passion et l'intensité de notre belle jeunesse. Du noir aussi parce que la vie dans un groupe, surtout sur 10 années, n'est pas toujours de tout repos ni sans anicroches. Un peu comme la vie dans un couple en fait. Si c'était rose tout le temps, je pense que l'ennui arriverait vite.


PZ : Lors du concert hommage à Philippe Pascal à Rennes, tu étais aux côtés d’Alan Stivell pour la reprise de "Recueillement". Un silence respectueux a envahi la salle – c’était bouleversant. D’autant plus qu'Alan Stivell, un fois n’est pas coutume, a chanté en français dans le texte. De quelle nuance était cette interprétation ?
PC : D'abord lorsqu'à l'époque j'ai appris qu'il allait chanter avec nous, j'étais très impressionné. Alan est connu dans le monde entier, et bien qu'il soit, je vous le confirme, un homme comme les autres, il est une sorte de légende.
J'avoue qu'au début de la répétition – puisqu'il n'y en eut qu'une – j'étais un peu déstabilisé. Nous autres "rockers" sommes habitués à une métrique stable. Alan, lui, possède ce talent de flotter sur le rythme, voire le tempo. Mais de toujours retomber sur ses pieds. Un peu à l'image d'un Aznavour qui en live jouait ainsi avec le débit des mots. Impressionnant. Ce moment où Alan a chanté dans ce concert hommage à Philippe, fut une sorte de miracle qui nous aura tous assurément marqués.


PZ : Pour finir, selon toi, quelle est la couleur de la passion ?
PC : La couleur de la passion est évidemment ma couleur préférée, le rouge. Mais – voir réponse de la première question – on peut lui adjoindre aussi le noir, qui n'est pas une couleur.

 

Denis Bortek

Pop Zone : Nous avons pu te voir sur scène à Rennes lors de l’hommage à Philippe Pascal en 2022. À la Salle de la Cité, mais aussi au Bistro de la Cité avec le saxophoniste Daniel Paboeuf. D’aussi loin que tu t’en souviennes, à quel moment s’est opéré le rapprochement avec la Movida rennaise ?
Denis Bortek : En 1985, le 21 juin, au moment de la Fête de la musique, je rencontre le groupe Marc Seberg avec lequel nous partageons un plateau de Radio 7 sur la grande scène de la place de la Bastille. Je découvre Pascale Le Berre, Pierre Corneau et Pierre Thomas, Anzia, Jérôme Brody et une fois nos sets respectifs terminés, je vais à la rencontre de Philippe avec lequel je vais partager un moment privilégié puisqu’il m’accompagnera au concert que je donne au Forum des Halles à quelques encablures de la Bastille, ensuite. C’est ma première rencontre, nous déambulons rue de Rivoli, on parle, on rit et c’est stimulant de le saisir au naturel, il y en aura d’autres par la suite, ailleurs…
La même année son groupe Marc Seberg joue à la Danceteria à New York lors d’une tournée US et nous ferons de même, grâce à Ruth Polsky qui nous y fera jouer quelques semaines plus tard. J’y croiserai Alan Vega. Toujours la même année, Jad Wio participera à ses premières Trans Musicales, ce festival de découvertes qui nous ouvrira les portes de Bretagne. Nous jouerons dans tous les lieux où il est possible de le faire et encore durant une éternité, je l’espère.
Je vais au fil du temps rencontrer quelques-unes de ces figures emblématiques, ce seront celles qui vivent à Paris, essentiellement. Herve Bordier, en grand Vizir, posera la première pierre, puis Dominic Sonic au moment de Cold Tears viendra vivre aux Abbesses et ED non loin de là avec lequel je chanterai sur la scène de l’Élysée Montmartre quelques chansons de mon cru en 1990. Il nous invitera à son Taratata.
De la Movida, je ne connaîtrai que le parfum de légende qui fait son tourbillon. J’ai tout de même, à l’occasion des nombreux concerts que j’y ai donnés, croisé de très bonnes têtes.
Plus récemment, à l’invitation de Frank Darcel qui m’offrira de chanter “Skin Disease” lors de l’hommage rendu à Philippe Pascal en 2022, je rencontrerai tout ce joli monde à la fois, réuni en un ce lieu historique qu’est la Salle de la Cité. Ce sera l’occasion de jouer avec Daniel Paboeuf la veille au Bistro et de renouer avec quelques personnalités retrouvées pour cet événement majeur, une grand-messe poétique autour des chefs de file de la musique rennaise qui est aussi celle de mes pairs.

PZ : Pour l’album hommage à Philippe Pascal, tu reprends le titre “Je t’accorde” de Le bout des nerfs, l’album le plus pop de la discographie de Marc Seberg. Comment as-tu dirigé ton choix ?
DB : De l’album Le bout des nerfs, Pascale m’a offert de reprendre “Je t’accorde” comme si elle avait été écrite pour moi. Ce qui n’est pas dénué de clairvoyance et me fait songer à une anecdote. C’est un peu comme David Bowie demandant à Iggy Pop d’interpréter “Sister Midnight”, parce qu'il est La voix qui peut porter, assumer un propos œdipien outrancier. Mon image est telle que je peux me permettre d’interpréter ce texte hypersexualisé de Philippe Pascal sans l’endommager.

PZ : Revisiter une chanson est toujours un défi, surtout lorsque son interprète n’est plus. C’est pourtant une belle occasion de la faire revivre et d’en proposer une nouvelle lecture. Comment es-tu parvenu à te l’approprier ?
DB : Un défi peut être ludique et l’idée même d’hommage allait me porter religieusement.
Le respect, celui du texte, de la composition et de ses harmonies, le sentiment d’amitié qui porte le cœur haut.
L’inspiration toute personnelle qui, au moment d’habiter la chanson, me donne envie d’en changer la déco et choisir de le faire à l’aide de mes outils de prédilection que sont la boîte à rythmes, le séquenceur, la guitare douze cordes, la distorsion d’une guitare électrique. La voix enfin, de toute mon âme, est toujours un enjeu. De taille, en l’occurrence. Si on se lance et qu’on en prend le risque, autant se faire confiance.

PZ : Pour finir, selon toi, quelle est la couleur de la passion ?
DB : Peut-être bien que c’est la couleur de l’amour qui se consume sans jamais s’éteindre. Écarlate avec des éclats d’ors et quelque chose noir.

 

Pascale était la claviériste et compositrice de Marc Seberg. À la séparation du groupe, elle a poursuivi l’aventure en duo avec Philippe, sous le nom de Philippe Pascale. Pascale – un prénom qui résonne en miroir avec son nom – Le Berre. Six ans après la disparition de Philippe Pascal, elle lui rend hommage à travers un album de reprises couvrant leur parcours commun : De quelle couleur est la passion ?
Il y a quelques jours, alors que nous échangions sur la sortie imminente du disque avec le plus Rennais des Italiens, Fred Ventura, du groupe Italoconnection, celui-ci s’est souvenu d’un concert de Philippe Pascale dont il garde un merveilleux souvenir. Le groupe jouait dans un club à Cannes, pendant le Midem, un salon réunissant les professionnels de la musique, à l’occasion de la promotion de leur nouvel album. Il avait pu discuter longuement avec eux et le guitariste Frédéric Renaud qui les accompagnait. Philippe Pascal semblait agacé face à ce public engoncé. Pourtant, selon Fred, c’était un très très bon concert. Il avait aussi perçu chez Pascale Le Berre beaucoup de gentillesse, la décrivant comme “une personne chaleureuse, avec qui il était vraiment agréable de discuter.” Elle a aussi eu cette gentillesse d’accorder une interview à Pop Zone.


Pop Zone : Rose, gris, blanc, jaune, bleu… telle est la palette de couleurs qui illustre l’univers poétique de la chanson “Dans ses rêves”. Et puis il y a celle qui interroge, la couleur de la passion, qui donne son titre à l’album-hommage à Philippe Pascal. Comment t’es venue l’idée de ce titre ?
Pascale Le Berre : « De quelle couleur est la passion ? » au-delà de la beauté de cette phrase, de ce qu’elle évoque, elle illustre parfaitement cet album destiné à mettre en valeur ses textes. Faire revivre les textes de Philippe, sa poésie, est à la fois une consolation et une sorte de renaissance. Une façon de remettre Philippe dans la lumière, de le sortir et de nous sortir de la noirceur de cette fin tragique. Et puis, c’est une question qui s’adresse à tous, une question que chacun peut s’approprier, et c’est exactement l’essence de la poésie et de la musique.

PZ : Sur la pochette de l’album une photo de Richard Dumas, qui n’a pas d’égal pour photographier la scène rennaise. Elle semble capturer toute la quintessence de ce qu’incarnait Philippe Pascal sur scène. La gestuelle théâtrale, entre réserve et magnétisme, élégance et intensité. Cette photo a-t-elle une histoire particulière ?
PLB : Cette photo a été prise par Richard Dumas lors du tournage des Enfants du rock en avril 85 dans le décor du spectacle « Autres Chants ». La mutation du groupe entre Marc Seberg 83 et Le Chant des Terres s’est aussi opérée à travers ce que nous voulions présenter sur scène. Sortir du concert de rock « classique », Philippe se sentant las de devoir s’immoler tous les soirs, et élaborer une scénographie plus sobre aux climats en clair-obscur, une sorte d’épure, était une chance offerte que nous avons évidemment saisie. Au-delà de ce contexte, j’ai choisi cette photo, unique tirage papier que Richard m’avait alors offert, qui capture magnifiquement l’élégance de sa gestuelle en miroir avec la profondeur de l’âme, emblématique de l’élévation recherchée.

PZ : L’album se compose de 10 titres, dont un inédit : un duo entre Philippe Pascal et toi, “I Am a Book”, enregistré au tournant du nouveau millénaire. Pour les admirateurs de la première heure c’est un cadeau inespéré ! Peux-tu nous raconter la genèse de cette chanson ?
PLB : “I Am a Book (I neither wrote nor read)” fait partie d’une série de poèmes que nous avons enregistrés à la maison pour le plaisir d’accomplir. C’était un moment de grâce, un moment en apesanteur, sans aucune contrainte extérieure. Philippe choisissait un à un les poèmes, je les mettais en musique, et l’enregistrement de ses voix se faisait très souvent en une seule prise, comme c’est le cas sur “I Am a Book”. Lou Reed considérant Delmore Schwartz comme l'un des plus grands écrivains qui n’aient jamais existé, Philippe s’est naturellement procuré le recueil de poèmes « Selected Poems: Summer Knowledge » lors d’un de nos voyages aux États Unis. Ce texte magnifiquement incarné par Philippe est à la fois bouleversant de beauté et d’une tristesse abyssale. Sa présence sur l’album s’est imposée comme une évidence.

PZ : Reste le choix de 9 reprises dans un vaste répertoire, et la place pour seulement quelques artistes. Comment s’est opéré le choix des chansons et des interprètes ?
PLB : Demander à un autre artiste de s’emparer d’un de ses propres morceaux, c’est lui confier ce qu’on a de plus intime. Ça nécessite, en quelque sorte, de s’abandonner à l’autre, donc de lui laisser carte blanche. Le choix des artistes s’est fait naturellement sur cette tendre et fière reconnaissance de ce que Philippe représente pour chacun d’eux, sur des racines musicales communes, et sur la profonde admiration que je porte à leur univers et à leur empreinte sonore. À partir du moment où ils ont tous spontanément accepté ma proposition, et où il y avait un vrai désir de reprendre un morceau en particulier, que le choix vienne d’eux ou de moi, je me suis sentie en totale confiance avec chacun d’eux. Le cœur battant, j’ai reçu leurs mix au fur et à mesure, et, chaque fois, j’ai été bluffée par leur talent et leur audace. C’est ce qui fait la valeur de cet album.

PZ : Philippe Pascal a régné en maître incontesté sur la scène rennaise au tout début des années 80. Puis un certain Étienne Daho a pris le relais, jusqu’à devenir le parrain de la pop française. Ils ont en commun le tourment lié au déracinement. Des maux que l’on retrouve en filigrane de leurs carrières respectives. Est-ce ce qui a motivé la reprise de la chanson “Jour après jour” par Étienne Daho ?
PLB : Bien que son choix me semble évident, Il appartient à Étienne de répondre lui-même à cette question. Ce que je peux dire en revanche, c’est ce que j’ai ressenti en l’écoutant : j’ai été happée dès la première seconde, par ces murmures mystérieux qui semblent se répondre, la douceur de sa voix reconnaissable entre toutes qui porte le texte comme une consolation, ce mouvement rythmique perpétuel qui marque le ressac, et ce mix subtil qui lance une passerelle entre l’insolence de cette période rennaise héroïque et l’intemporalité de son interprétation majestueuse.

PZ : Philippe Pascal avait-il conscience de son aura et des vocations qu’il a suscitées ?
PLB : Philippe était d’une telle exigence vis à vis de lui-même que mille et une vocations ne suffisaient pas à l’entamer.

PZ : Pour finir, selon toi, quelle est la couleur de la passion ?
PLB : Il suffit de regarder la pochette de l’album pour connaître ma réponse.


L’album est disponible en édition limitée vinyle rouge, cd digipack et sur les plateformes de streaming. Au moment où nous publions, le CD est épuisé en ligne.
Pierre Corneau alias Légende et Denis Bortek le poète intergalactique : nous vous remercions chaleureusement pour votre disponibilité et vos réponses passionnées et passionnantes.
Remerciements chaleureux à Pascale Le Berre pour sa disponibilité et la passion dans ses réponses. Une pensée spéciale à Fred Ventura, dont une tome ne suffirait pas pour recueillir les mémoires sur Etienne Daho, Marquis de Sade et Marc Seberg.
Merci à l’admin de Pop Zone Sébastien Monod qui a rendu cette interview possible et lui a consacré un temps précieux.